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Economie

La menace d’une nouvelle crise économique après la crise politique de septembre 2025

photo auteur Thierry-Marie Rajaona | 03 JUN 2026

La situation économique de Madagascar à la veille des évènements de septembre 2025

Sur un plan général, malgré un taux de croissance économique légèrement supérieur au taux de croissance démographique sur les cinq dernières années, Madagascar se classe parmi les cinq pays les plus pauvres du monde en termes de PNB/habitant (520$). Pire, le pays connaît le taux de pauvreté le plus élevé au monde avec plus de 80? la population avec moins de 2,15$ par jour, seuil fixé par les Nations Unies. La pauvreté est visible partout et choque les visiteurs dès leur arrivée à Antananarivo. Les infrastructures routières sont dans un état déplorable comme elles ne l’ont jamais été depuis l’indépendance, en particulier sur les principales routes nationales que sont la RN2, la RN7 et la RN4. Les infrastructures ferroviaires sont devenues quasi-inexistantes à l’exception de la ligne FCE mais qui se trouve dans un état de vétusté avancée. Les infrastructures énergétiques, en particulier via la JIRAMA, sont dans un état tel que les coupures d’eau et d’électricité sont devenues insupportables et sont à l’origine, du moins en partie, des nombreuses manifestions populaires qui ont caractérisées la vie sociale des mois précédant les émeutes de septembre 2025. L’inflation a rebondi à plus de 8% alors que la valeur de l’Ariary se maintient face aux devises étrangères. Ceci est possible en particulier en raison des financements extérieurs liés aux dons et prêts auprès de bailleurs internationaux, donnant un matelas de devises correspondant à 6 mois d’importation, ce qui est un niveau jamais atteint dans l’histoire du pays. Parallèlement, le déficit de la balance commerciale se creuse. En cause, la chute vertigineuse du prix de la vanille dont le pays est le premier exportateur mondial, de celui du nickel qui est le premier poste en valeur à l’exportation, la baisse des exportations textiles, en particulier vers les USA, liée à la grande incertitude sur le sort de l’AGOA avec la politique tarifaire de Donald Trump. L’investissement direct étranger (IDE) reste à un niveau faible de quelques centaines de millions de dollars US et la création d’emplois largement insuffisante pour une population qui augmente de près de 3% par an.

Quelles sont les causes de ce désastre économique ?

Si les causes de cette situation économique sont à chercher autant à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays, nous nous focaliserons sur les causes internes dans la mesure où elles pèsent beaucoup plus que celles externes pour expliquer la situation économique.

Le manque de vision et d’ambition économique

Lors de sa campagne électorale pour les présidentielles de 2018, Andry Rajoelina avait annoncé qu’il avait mis à profit les cinq années de son retrait de la vie politique pour mûrir sa vision du développement du pays. La montagne a accouché d’une souris, le plan Emergence n’ayant jamais été rendu officiel et l’ambition s’est limitée à l’énonciation des treize Velirano qui n’ont jamais fait l’objet de programmation précise. Le président Rajoelina était connu pour ses nombreuses promesses tonitruantes qui furent malheureusement rarement suivies d’effet. Point de boussole, peu d’actes fondateurs, caractérisent les 7 années de la présidence d’Andry Rajoelina.

Une production énergétique largement en-deçà des besoins

Les délestages étaient devenus monnaie courante à travers tout le pays, la production d’énergie étant largement insuffisante malgré la libéralisation de la production d’électricité. Malgré l’existence de grands projets d’hydro-électricité de Sahofika et de Volobe sous la présidence de Hery Rajaonarimampianina, ceux-ci n’ont jamais été mis en œuvre sous Rajoelina, au motif que les prix de vente du KWH par les promoteurs privés de ces deux projets, de l’ordre de 6 cents USD à l’époque, étaient trop élevés. En raison de ces tergiversations, un quelconque accord sur ces deux projets ne pourrait plus s’envisager à moins de ce prix-là. A cela se rajoute la grande corruption qui a caractérisé les contrats d’achat d’énergie auprès des producteurs privés, d’une part, et la réalité d’un prix de vente du KWH inférieur au prix de revient, d’autre part, provoquant un large déficit dans les comptes de la JIRAMA, soutenue par des larges subventions publiques, obérant ainsi les finances publiques.

Des comptes publics opaques, suspects de détournements de deniers publics massifs

Lors de la crise Covid-19, après avoir rejeté le plan de redressement mûrement réfléchi par le secteur privé et le ministère en charge de l’industrie et du commerce avec l’appui des bailleurs de fonds, le gouvernement a adopté dans la précipitation un plan alternatif d’un montant de $900 millions. La mise en œuvre de ce plan n’a point fait l’objet d’un suivi sérieux à tel point que l’essentiel du financement a été largement détourné de ses objectifs initiaux. Ceci explique en grande partie la forte décroissance économique de -8% en 2020 sans que cela émeuve les autorités politiques.

Les lois de finances successives du président Rajoelina se sont caractérisé par ailleurs par des lignes budgétaires opaques, de montants élevés tant au niveau de la Présidence que du Ministère des Finances. Malgré les nombreuses réclamations, en particulier émanant de la société civile, ces lignes budgétaires n’ont jamais fait l’objet de clarification, laissant supposer des usages peu orthodoxes.

Une prédation économique avérée

S’il est un point sur lequel de nombreux acteurs économiques convergent, c’est la réalité d’une prédation économique par les alliés de Rajoelina à travers de nombreuses situations d’ingérence, de monopoles ou de trafics illicites dans différents secteurs. Il en fut ainsi dans ceux du letchi, de la vanille, de l’or ou de la santé. A cela s’ajoute l’instrumentalisation de la Direction Générale des Impôts pour taxer indûment des concurrents gênants ou des sociétés à acquérir à vil prix. Avec la complicité de grandes banques locales, des centaines de millions voire des milliards de dollars ont été transférées à l’extérieur dans des comptes offshore, largement documenté par les Panama papers sans qu’aucune poursuite n’ait été engagée par la suite, signe avérée du règne de l’impunité en particulier en faveur de l’élite au pouvoir.

Y-a-t-il eu une refondation économique depuis le 14 octobre 2025 ?

Si refondation économique devait y avoir et elle est bien nécessaire à la suite des évènements de septembre 2025, elle se ferait uniquement sur les fondements de la pratique économique publique et non point sur une vision à long et moyen terme dans la mesure où le pouvoir en place se définit comme un régime de transition devant passer la main à la suite de nouvelles élections à venir d’ici deux ans au plus tard. A la lumière des pratiques de l’ère Rajoelina, ces fondements à établir et qui devraient se consolider dans le temps indépendamment des régimes successifs sont la transparence, la redevabilité, un réel dialogue public-privé et une meilleure facilitation et libéralisation des affaires, une accélération de la mise en œuvre des grands projets liés à l’énergie et une lutte efficace contre la corruption. La liste est longue mais elle traduit la réelle difficulté de l’environnement des affaires qui mérite de réels changements. Des signes forts et rapides sont attendus à défaut desquels le sentiment de « business as usual » et par conséquent de lassitude et de déception prévaudront.

Un contexte international de plus en plus défavorable

Ces changements seront d’autant plus indispensables que le contexte économique et technologique sur le plan international évolue à grande vitesse et pas forcément dans l’intérêt des petites nations comme Madagascar. L’aide publique au développement est en train de fondre comme neige au soleil, obligeant les dirigeants à renforcer rapidement les ressources internes à travers un meilleur taux de pression fiscale. Les barrières tarifaires et non-tarifaires de nos principaux clients actuels limitent le développement de nos exportations qui nécessitent une plus grande diversification à la fois en termes de produits que de destinations. L’accélération de l’intelligence artificielle menace à court et moyen terme de nombreux emplois dans le secteur du CRM. La nécessaire souveraineté économique exigera une plus grande rigueur et une meilleure planification de la politique économique, longtemps les points faibles de Madagascar.

Ce que l’histoire nous raconte

Six mois après le départ de Rajoelina, quels constats peut-on faire en matière de refondation économique ? Et que nous enseigne l’histoire ?

Objectivement, le bilan paraît bien mince non seulement au regard des attendus ci-dessus mais également en termes de décision significative susceptible d’impacter la réalité économique sur le court et le moyen terme. Il ne s’agit point de faire une révolution économique qui n’est pas dans le mandat d’un pouvoir de transition et qui demanderait l’assentiment d’un peuple que de rétablir quelques mesures essentielles teintées de bon sens et de rigueur, indispensables pour restaurer la confiance des acteurs économiques d’ici ou d’ailleurs.

Etrangement, la loi de finances 2026 préparée par l’ancien régime mais qui a peu fait l’objet de discussion avec le secteur privé a été repris tel quel par le nouveau gouvernement et soumis au vote des députés, soi-disant pour des raisons d’urgence, sans qu’il soit question de revoir le fond comme la forme dans le cadre d’une loi de finances rectificative.

Sur le plan économique, la principale mesure prise jusqu’ici par le pouvoir a été la déclaration de la situation d’urgence économique suite à la guerre des USA et d’Israël contre l’Iran au Moyen-Orient, permettant un quasi-blocage des prix à la pompe. Si les consommateurs ne peuvent que s’en réjouir, ceci risque de peser sur les finances publiques et augmenter le déficit budgétaire, déjà élevé à -4,3% du PIB.

Pour terminer, il n’est pas inutile de se tourner vers le passé et interroger ce que nous enseigne l’histoire économique contemporaine de Madagascar. La réalité est que toutes les transitions politiques longues (Ramanantsoa de 1972 à 1975, HAT entre 1991 et 1993, Rajoelina de 2009 à 2013) se sont caractérisées par des déclins, au mieux des plateaux économiques avec des taux de croissance moyens respectivement de -0,15%, -1,31% et 0,72%, et ont rarement été suivies par des périodes de forte reprise économique. La meilleure performance économique a été réalisée par Rajaonarimampianina avec un taux de croissance moyen de 3,4%, néanmoins largement insuffisant pour endiguer la grande pauvreté ambiante.

L’économie a toujours été l’angle mort de toutes les transitions qui se sont succédé et celle en cours ne semble pas faire exception. Pour des raisons qui méritent d’être éclaircies, les nouveaux régimes élus post-transition ont toutes échouées dans leur démarche de relance économique (Ratsiraka et sa révolution socialiste, Zafy et la rupture avec les bailleurs de fonds, Rajaonarimampianina miné par la corruption et une forte hausse du taux de pauvreté à 75%). Si aucune des transitions antérieures ne s’est point appesanti sur ce qu’il fallait réformer sur le plan économique en tirant les leçons des échecs passés, il y a tout lieu de croire que l’histoire se répètera et que les 2 ans de transition auxquels s’ajoutent les cinq ans d’un nouveau mandat élu à venir n’augurent rien de bon sur le plan économique.

 

 

 





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